Votre site web ne vous appartient pas (et ça va vous coûter cher)
Vous avez lancé votre site sur Wix en un week-end. C'était simple, rapide, rassurant. Trois ans plus tard, les tarifs ont augmenté, les limites commencent à se voir, et vous découvrez que partir signifie souvent repartir presque de zéro. Le problème n'est pas seulement le prix. C'est la dépendance que vous avez acceptée sans vraiment la voir au départ.
Ce scénario est courant. Et le problème n'est pas technique, il est structurel.
Ce qu'on vous vend : la promesse du no-code
Soyons justes. Les plateformes no-code comme Wix, Squarespace, Shopify, Webflow ou Framer tiennent une vraie promesse : créer un site rapidement, sans compétences techniques, pour un coût mensuel modeste. Et pour certains cas d'usage, c'est une réponse tout à fait adaptée.
Une landing page temporaire, un MVP pour tester une idée, un portfolio personnel, le site d'un événement ponctuel : dans ces contextes, le no-code fait le travail, et le fait bien. J'ai moi-même recommandé Squarespace ou Wix à des connaissances qui avaient besoin d'un site vitrine simple, sans budget pour un développement sur mesure. Pour un photographe qui veut montrer son travail ou une association qui publie ses horaires, c'est souvent le bon choix.
Mais que se passe-t-il quand votre activité grandit ? Quand vous avez besoin de fonctionnalités spécifiques ? Quand la plateforme change les règles du jeu ? C'est là que la promesse se fissure.
L'enshittification : quand la plateforme change les règles
L'écrivain et activiste Cory Doctorow a donné un nom à ce phénomène : l'enshittification. Le mot est cru, mais le concept est précis. Il décrit un cycle en trois phases : d'abord la plateforme est généreuse (prix bas, fonctionnalités incluses, support réactif), puis elle commence à dégrader l'expérience au profit de sa rentabilité (fonctionnalités gratuites devenues payantes, hausses de prix), enfin elle maximise l'extraction de valeur pour ses actionnaires tout en rendant la migration volontairement difficile.
Les exemples concrets ne manquent pas. Shopify a officiellement relevé ses tarifs en 2023, avec une hausse du plan Basic de 29 à 39 dollars par mois – et des frais supplémentaires continuent de s'appliquer dans certains cas si vous n'utilisez pas Shopify Payments. Squarespace a été racheté par le fonds de private equity Permira pour 7,2 milliards de dollars en octobre 2024, et sa logique de plans, de limitations et de frais illustre bien la dépendance à une plateforme propriétaire. Chez Wix aussi, des hausses de prix marquées ont été rapportées par des utilisateurs en 2024, parfois avec de très gros écarts selon le pays, le plan ou la période de facturation. Quand un acteur contrôle à la fois l'outil, le prix et les conditions de sortie, la pression sur la rentabilité finit presque toujours par retomber sur vous.
Le piège du verrouillage : quand migrer coûte plus cher que rester
Le verrouillage ne se limite pas aux prix. C'est surtout une question de portabilité.
Wix ne propose pas d'export complet de votre site. Le contenu brut est récupérable manuellement, mais la structure, le design et les intégrations ne sont pas exportables. Squarespace propose un export XML limité sur la version 7.0, mais pas sur la version 7.1 – et cet export ne contient pas vos images. Shopify permet d'exporter vos produits en CSV, mais vous perdez votre thème, vos intégrations et une bonne partie de votre SEO. Framer ne permet aucun export. Seul Webflow se distingue en proposant un export HTML/CSS/JS.
Quand migrer coûte plus cher que rester, ce n'est plus vraiment un choix. C'est comme déménager en ne pouvant emporter que vos vêtements. Tant que tout va bien, cette dépendance reste invisible. C'est au moment du changement qu'elle devient coûteuse.
Ce que le no-code vous coûte vraiment sur trois ans
Pour sortir du débat théorique, j'ai posé les chiffres. Voici une comparaison du coût total de possession (TCO) sur trois ans entre une plateforme no-code type Wix Business et un CMS open source hébergé en Suisse.
Ce tableau n'est pas un devis universel. C'est un ordre de grandeur pour un site professionnel PME avec quelques extensions, un besoin de maintenance raisonnable, et l'hypothèse qu'une migration complète du no-code vers une autre solution implique une reconstruction.
| Poste de coût | No-code (Wix Business) | CMS open source (VPS suisse) |
|---|---|---|
| Abonnement / hébergement | 36 CHF/mois × 36 = 1'296 CHF | 15 CHF/mois × 36 = 540 CHF |
| Nom de domaine | Inclus 1 an, puis ~15 CHF/an × 2 = 30 CHF | ~15 CHF/an × 3 = 45 CHF |
| Extensions / plugins payants | ~20 CHF/mois × 36 = 720 CHF | 0 à 100 CHF/an (modules contrib) = 0–300 CHF |
| Design / thème | Inclus (templates) | Thème sur mesure : 2'000–5'000 CHF |
| Développement initial | 0 CHF (vous faites tout) | 3'000–8'000 CHF |
| Maintenance annuelle | Incluse (mais pas de contrôle) | 500–1'500 CHF/an = 1'500–4'500 CHF |
| Coût de migration à la sortie | 3'000–8'000 CHF (reconstruction) | ~500 CHF (transfert serveur) |
| Total sur 3 ans | 5'046–10'046 CHF | 7'085–18'385 CHF |
| Total sur 3 ans + sortie | 8'046–18'046 CHF | 7'585–18'885 CHF |
Le no-code paraît moins cher au départ, et il l'est. Mais l'écart se réduit vite dès qu'on ajoute les extensions payantes et le coût de sortie. Le CMS open source demande un investissement initial plus lourd. C'est un vrai frein pour les petits budgets, et je ne prétends pas le contraire. En échange, vous construisez un actif que vous possédez vraiment. Si vous changez un jour de prestataire ou d'hébergeur, la sortie ressemble à un transfert de fichiers et de base de données, pas à une reconstruction complète.
Le point de bascule se situe souvent autour de la troisième année. C'est le moment où les hausses tarifaires s'accumulent, où les besoins ont évolué, et où le coût de reconstruction sur une autre plateforme commence à peser dans la balance.
Vos données, leur juridiction
C'est ici que l'angle suisse entre en jeu.
Squarespace est une entreprise américaine qui stocke ses données sur l'infrastructure d'Amazon Web Services aux États-Unis. Shopify, bien que canadien, utilise Google Cloud Platform et Cloudflare, tous deux américains. Wix, basé en Israël, stocke des données aux États-Unis, en Irlande et ailleurs.
Le CLOUD Act américain, adopté en 2018, autorise les autorités américaines à demander, via un mandat judiciaire, l'accès aux données détenues par des entreprises soumises à la juridiction américaine, même si ces données sont stockées en dehors des États-Unis. Et la nLPD, entrée en vigueur le 1er septembre 2023, impose transparence et proportionnalité dans le traitement des données personnelles – avec des amendes pouvant atteindre 250'000 francs.
En pratique, cela signifie surtout une chose : si vous collectez des formulaires, des demandes de devis ou des données clients, vous devez savoir où elles vont, qui peut y accéder, et sur quelle base juridique vous l'expliquez. Avec une plateforme américaine, cette justification est plus complexe. Avec un hébergement suisse (Infomaniak, Exoscale, ou un autre fournisseur local), les données restent sous juridiction suisse. Conformité nLPD simplifiée, et une latence réduite pour vos visiteurs suisses.
L'alternative : un CMS open source sur votre propre serveur
Je ne vais pas idéaliser l'alternative. Un site WordPress ou Drupal sur un VPS demande plus de travail qu'un site Wix.
Il faut aussi être honnête sur la contrepartie : un CMS open source demande des arbitrages, de la maintenance, des mises à jour, et un prestataire compétent. Vous échangez une partie de la simplicité contre du contrôle.
En contrepartie, votre site vous appartient. Pas de frais de licence : le code source est ouvert et gratuit. L'hébergement VPS chez un fournisseur suisse comme Infomaniak démarre à 3 CHF par mois, et un serveur adapté à un site professionnel coûte entre 10 et 50 CHF par mois. Le code, les données et le rythme sont les vôtres. Personne ne peut doubler vos tarifs ou retirer des fonctionnalités sans votre accord.
L'analogie que j'utilise souvent avec mes clients : c'est la différence entre louer un appartement meublé sur Airbnb et aménager votre propre local commercial. Le premier est rapide et facile. Le second demande un investissement, mais c'est le vôtre. Personne ne peut changer la serrure.
Si vous décidez un jour de migrer vers un CMS open source, attendez-vous à un vrai projet : reprendre votre contenu, recréer vos URLs avec les bonnes redirections 301, transférer vos balises SEO, basculer le DNS. Les erreurs les plus coûteuses sont presque toujours des URLs cassées et un référencement qui chute. Mais le résultat, c'est un site que vous contrôlez entièrement.
Si vous restez sur du no-code parce que c'est le bon choix pour votre situation, l'essentiel est de limiter la dépendance : possédez votre nom de domaine chez un registrar indépendant, conservez une copie locale de tout votre contenu, et maintenez vos données dans des formats standards (CSV, Markdown) que vous pourrez emporter le jour venu.
Les questions à se poser avant de choisir
Avant de choisir une plateforme pour votre site, ou de décider d'en changer, posez-vous cinq questions.
Est-ce que je peux exporter mon site demain ? Si la réponse est non, vous êtes verrouillé. Si c'est acceptable pour l'usage que vous en faites, ce n'est pas forcément un problème. Si c'est le site de votre entreprise, ça mérite réflexion.
Où sont hébergées les données de mes clients ? Si la réponse est « aux États-Unis » et que vous collectez des données personnelles, vérifiez votre conformité nLPD.
Combien mon site me coûtera dans trois ans ? Additionnez l'abonnement (qui peut augmenter), les extensions payantes, les commissions sur les ventes. Le chiffre est souvent très différent du prix d'appel.
Qui contrôle réellement mon site ? Si la plateforme peut changer ses conditions demain sans votre accord, la réponse n'est pas « vous ».
Mon site est-il un outil stratégique pour mon activité ? Si oui, la question de la propriété et de l'indépendance se pose avec plus d'acuité que pour un site accessoire.
Choisir une plateforme web, c'est aussi choisir son niveau d'indépendance. Le no-code n'est pas le mal, et pour certains usages il reste l'option la plus pragmatique. Mais pour une PME suisse dont le site est un vrai outil de travail, l'investissement dans un site qu'elle possède vraiment mérite au moins d'être posé sérieusement. Pas par principe. Parce que la facilité a souvent un prix qu'on ne voit qu'après coup.
Le no-code achète de la vitesse au départ. L'open source, de la marge de manœuvre dans le temps. Le bon choix dépend moins de votre budget du mois prochain que d'une question simple : êtes-vous prêt à dépendre durablement d'une plateforme ?
Si vous voulez comprendre ce que changerait une migration vers un CMS open source pour votre activité, parlons-en.